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Chine
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Ces intellectuels de gauche qui croient tout savoir sur la Chine... Nico HIRTT Source : http://www.michelcollon.info/bio_invites.php?invite=Nico%20Hirtt A l’entrée de la Sorbonne où
j’assistais mercredi à une fort intéressante conférence de Samir Amin, je me
suis fait remettre un tract appelant au boycott des Jeux Olympiques de Pékin
2008. La chose ne m’aurait pas surpris outre mesure, dans le contexte actuel
des évolutions politiques et idéologiques en France, si je n’avais découvert,
parmi la liste des signataires, les noms d’amis, de personnes et
d’organisations que j’apprécie pour leur sérieux et leur engagement de gauche.
J’ai cru devoir réagir, pour leur dire combien ils se sont, selon moi, laisser
abuser en signant cet appel.
Le gouvernement chinois tenterait,
nous dit ce texte, de « briser tout ce que la Chine compte
d’intellectuels critiques ». Ce n’est pas l’image que m’a laissé mon
dernier passage dans ce pays, il y a un an. Le colloque sur le thème
« Education et globalisation » auquel j’ai participé à l’université
de Pékin m’a donné l’occasion de rencontrer des dizaines d’intellectuels,
d’étudiants, de chercheurs et de hauts fonctionnaires du gouvernement, qui
jetaient un regard lucide et assurément critique sur les risques de
« marchandisation » de l’enseignement supérieur en Chine. Le gouvernement chinois
pratiquerait, dit encore le texte de l’appel, une « urbanisation
sauvage dirigée contre les populations » et accélérerait la « destruction
de quartiers populaires et de sites historiques ». Les auteurs de ce
document doivent n’avoir jamais mis les pieds dans un pays du tiers-monde pour
affirmer cela, du fond de leur douillet salon parisien ! La Chine a un
revenu par habitant de l’ordre de 3 500 $ par habitant. Elle tente de
sortir de ce sous-développement, au prix d’une croissance déjà affolante et
difficilement contrôlable, aux effets sociaux et écologiques inquiétants. Mais
elle reste un pays extrêmement pauvre. Malgré les efforts du gouvernement pour
freiner l’exode rural, la crise du logement est énorme à Pékin. La rénovation
de tous les vieux quartiers (hutongs) est financièrement impossible et serait
de toute façon insuffisante. Une partie des vieux quartiers a été préservée et
est en voie de réhabilitation. Mais une autre partie, importante, est
effectivement rasée et remplacée par des logements modernes.
L’« intellectuel critique » occidental peut s’en offusquer, regretter
la perte de ces quartiers où il aurait été bon de flâner comme touriste. Mais
que propose-t-il aux Pékinois qui attendent un toit ? Et à ceux qui ont un
toit (en tôle ondulée) mais pas d’eau courante, ni d’égouts, ni de gaz, ni de
rues permettant le passage des bennes à ordures ? Que propose-t-il pour
chauffer un hutong construit en torchis et en panneaux de bois de quelques
centimètres d’épaisseur, tout en réduisant les émissions de CO2 ? Je
n’affirme pas quant à moi que les tours en béton de 15 étages soient forcément
la bonne solution à ce problème. Peut-être vaudrait-il mieux en revenir aux
pistes des années 60 et 70, qui réglementaient strictement les mouvements de
populations. Mais gageons que là encore on entendrait les cris indignés de ceux
qui n’envisagent les droits de l’homme qu’à travers la lunette déformante de
leur propre condition sociale privilégiée. Ayons la modestie de ne pas juger à
la légère de situations dont nous ne mesurons ni la complexité ni les enjeux. Le texte évoque bien évidemment la
« colonisation » du Tibet, allant jusqu’à prétendre qu’elle « prend
une tournure de génocide ». C’est un peu comme si la France était
accusée d’avoir colonisé la Savoie, la Vendée, la Bretagne et l’Alsace.
Rappelons d’abord que le Tibet a très longtemps fait partie de l’Empire du
Milieu, jusqu’en 1911. Cette année-là, quand la Chine s'est libérée de la
domination féodale Mandchoue, la caste dirigeante autocratique des moines et
des seigneurs féodaux tibétains a unilatéralement proclamé l'indépendance du
Tibet. Ceci fut réalisé avec l'aide et à l'instigation des Britanniques qui
avaient déjà par trois fois tenté d'envahir la région à partir de l'Inde et qui
voyaient (à juste titre) dans la révolution démocratique bourgeoise de 1911 une
menace contre leurs intérêts économiques en Chine. Ces territoires sont ainsi
restés à l'état féodal jusqu'à leur libération par les troupes communistes en
1951. Rappelons encore que durant la deuxième guerre mondiale, les autorités
locales tibétaines, bien qu'officiellement neutres, ont objectivement soutenu
l'axe Berlin-Tokyo en empêchant l'approvisionnement des armées chinoises par la
route, à partir de l'Inde. Rappelons enfin que le Tibet d'avant 1951 n'avait
rien du paradis que se plaisent à nous dépeindre certains adeptes des sectes
bouddhistes. C'était un pays féodal, pratiquant le servage et même l'esclavage
à grande échelle. Une minorité de propriétaires de serfs — nobles, autorités
locales et chefs de monastères — possédait toute la terre et les forêts ainsi
que la majeure partie du bétail. Quelques 200 à 300 familles dominaient le
Tibet. Au sommet, le Dalaï Lama, grand propriétaire, chef religieux et chef
politique auto-proclamé. Sans doute y a-t-il aujourd’hui une partie de la
population tibétaine qui souhaite davantage d’autonomie, voire l’indépendance.
Sans doute font-ils l’objet de mesures de répression de la part du gouvernement
chinois. Mais il n’y a assurément aucun « génocide » ni rien qui y
ressemble. Galvauder ainsi ce terme me semble indigne d’un intellectuel. Je me
suis toujours interdit de parler de « génocide du peuple
palestinien », ou de « génocide du peuple irakien ». En
revanche, il y a bien eu génocide du peuple Apache, voici à peine plus de cent
ans, pas très loin de Los Angeles, ce qui n’a empêché personne d’y participer
aux Jeux Olympiques... J’ose à peine m’attarder sur le
passage du texte où l’on affirme que « la Chine a des visées de
conquête sur Taïwan » et où l’on évoque son « offensive
diplomatico-guerrière à l’encontre du Japon ». Taïwan est un
territoire chinois contrôlé par un régime fantoche qui n’est reconnu par
quasiment aucun Etat ou gouvernement et qui ne doit son existence qu’a des
décennies d’appui militaire, économique et politique de la part des Etats-Unis.
La revendication chinoise sur ce territoire est parfaitement légitime et on ne
peut que louer la retenue extrême dont a fait preuve le gouvernement chinois
dans cette question durant les soixante dernières années. Quant au Japon,
faut-il encore rappeler que ce pays ne s’est jamais acquitté de sa dette envers
la Chine ? Six millions de civils chinois ont été massacrés durant la
Deuxième Guerre Mondiale et quatre millions de soldats nationalistes ou de
miliciens communistes chinois sont morts pour libérer leur pays de l’occupation
fasciste japonaise. Pour ces faits, le gouvernement japonais n’a jamais versé
le moindre dédommagement, n’a jamais présenté la moindre excuse sérieuse. Le
regain de tension entre les deux pays est précisément lié, comme vous le savez,
au révisionnisme flagrant des livres d’histoire utilisés au Japon. Que dirions
nous si le gouvernement allemand décidait de rayer l’holocauste des manuels
d’histoire ? Enfin, pour faire bonne mesure, on
nous dit que la Chine encouragerait le « dopage » à grande échelle
chez ses sportifs. J’ignore si cela est vrai. Mais je n’ai pas le souvenir
d’avoir vu dernièrement une pétition contre le Tour de France... Le plus important n’est évidemment
pas là. Le texte de l’Appel au Boycott des Jeux Olympiques de Pékin n’est pas
seulement un document truffé de contre-vérités flagrantes. Il participe surtout
d’une stratégie idéologique visant à présenter la République Populaire de Chine
comme le plus grand ennemi de l’humanité, un « régime totalitaire et
esclavagiste », qui « développe une géopolitique d’agressions »
et s’engage dans « une course aux armements (contre) le reste du monde » !
Comment ne pas voir par qui ces mots-là ont été écrits et qui ils devraient
légitimement désigner ? La dictature économique du grand capital, qui
ravage la planète, qui brise les chances de développement des pays les plus
pauvres, qui plonge des millions d’enfants dans la malnutrition,
l’analphabétisme, la maladie, la prostitution. Quoi que l’on pense des
institutions chinoises, l’honnêteté intellectuelle nous force à reconnaître que
chacun des citoyens de ce pays, fut-il tibétain, a bien davantage de pouvoir
démocratique pour peser sur son gouvernement que n’en ont les populations du
monde pour peser sur les multinationales industrielles ou financières
occidentales. Quoi que l’on pense des tours et détours de la politique du Parti
Communiste chinois, force est de reconnaître qu’il a su faire passer un
milliard d’hommes de la misère totale et de l’analphabétisme à l’accès
généralisé aux soins de santé, à une alimentation stable et à un niveau
d’enseignement sans comparaison avec celui d’autres pays du tiers-monde
(excepté Cuba sans doute). Et il l’a fait sans se soumettre aux ordres des
puissances occidentales et de leurs institutions. Voilà sans doute ce que les
ennemis de la Chine ne peuvent lui pardonner. Excusez moi de vous le dire avec
tant de franchise, mais le texte que vous avez accepté de signer aurait dû vous
chatouiller le nez. Il sent la sueur et l’alcool des casernes de l’Oncle Sam.
Celui-ci a bien compris que seule la Chine a désormais la capacité militaire,
économique et politique de prendre la tête des forces qui veulent encore
s’opposer à son hégémonie. Voilà pourquoi le gendarme du véritable
« régime totalitaire et esclavagiste » qu’est le capitalisme mondial,
développe une géopolitique d’agressions et s’est engagé depuis longtemps dans
« une course aux armements (contre) le reste du monde » ! J'avouerai encore que je n’aime
guère le tournant que prend la Chine sur le plan social et économique; que
j’exècre la peine de mort; que j’ai en horreur le sport-spectacle, cette
machine à sous et à propagande. Mais dans la guerre que les assoiffés de profit
mènent contre les peuples assoiffés d’eau, de nourriture, d’air pur, de culture
et de paix, je pense que nous ne pouvons pas hésiter à choisir notre camp. Et
au moment où, par la grâce de Sarkozy et de Kouchner, la politique extérieure
de la France devient la risée du monde, j’attendais, je vous l’avoue, plus de
discernement et d’esprit critique dans le chef des intellectuels français
progressistes qui me tiennent à cœur. Nico Hirtt Membre fondateur de l’Appel pour une école
démocratique (Belgique)
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