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Etats-Unis
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Folie électorale à l'américaine traduction : Marie-Ange PATRIZIO source : Réseau Voltaire
Aux USA, des millions de personnes
perdent leurs maisons et de quoi parle-t-on ? La course à la Maison-Blanche
occupe les médias US et déborde dans ceux du « reste du monde ».
Pourtant, ceci n'est que vanité, observe l'historien Howard Zinn : « le
citoyen états-unien se passionne pour un événement qui a peu de chances de
changer quoi que ce soit à sa vie quotidienne, quand aux étrangers on ne
comprend pas quel intérêt ils peuvent trouver à cette mise en scène. » En Floride, il y a un homme qui
m'écrit depuis des années (dix pages manuscrites) sans que je ne l'aie jamais
rencontré. Il me raconte les différents travaux qu'il a faits, vigile,
technicien réparateur, etc. Il a fait toutes sortes de travaux postés, nuit et
jour, qui lui permettent à peine d'entretenir sa famille. Ses lettres ont
toujours été pleines de rage, elle pestent contre notre système capitaliste qui
ne garantit pas aux travailleurs « la vie, la liberté, la recherche du
bonheur ». Aujourd'hui justement j'ai reçu une lettre de lui.
Heureusement elle n'était pas manuscrite, maintenant il se sert
d'Internet : « Voila, aujourd'hui je vous écris parce que ce pays
est pris dans une situation désastreuse que je ne peux pas accepter, je dois
dire quelque chose là-dessus. Je suis vraiment furieux de cette crise des
crédits. Ça me fout en l'air que la majorité des États-uniens doive passer sa
vie dans une situation d'endettement perpétuel, et que tant d'entre eux soient
en train d'être ensevelis sous ce poids. P... , ça me fout en l'air.
Aujourd'hui j'ai travaillé comme vigile et mon boulot était de surveiller une
maison qui a été saisie et sera vendue aux enchères. Ils ont ouvert la maison
aux visiteurs, et moi j'étais là pour monter la garde pendant la visite. Dans
le même quartier il y avait trois autres vigiles qui faisaient la même chose,
dans trois autres maisons. Pendant les moments creux je m'asseyais et je me
demandais qui étaient ces gens qui avaient été expulsés, et où ils étaient
maintenant ». Ce même jour où j'ai reçu cette
lettre, le Boston Globe a publié un article intitulé « Des milliers
de maisons saisies dans le Massachusetts en 2007 ». Le sous titre
disait : « on a réquisitionné 7 563 maisons, presque le
triple de 2006 ». Quelques soirs plus tôt, CBS avait déclaré que
750 000 personnes infirmes attendaient depuis des années leurs allocations
de prévoyance sociale parce que le système était insuffisamment financé et
qu'il n'y avait pas assez de personnel pour traiter toutes les requêtes, même les
plus graves. Ce genre d'histoire est rapporté
par les médias, mais elles disparaissent instantanément. Ce qui ne disparaît
pas, ce qui occupe la presse jour après jour, impossible de l'ignorer, c'est la
frénésie électorale. Ça, ça passionne le pays tous les
quatre ans parce que nous sommes éduqués pour croire que voter est fondamental
pour déterminer notre destin ; que l'acte le plus important qu'un citoyen
puisse accomplir c'est de se rendre aux urnes pour choisir une des deux
médiocrités qui ont déjà été choisies pour nous. C'est un test à choix
multiples tellement limité, tellement spécieux qu'aucun enseignant qui aurait
le moindre respect pour lui-même ne le donnerait à ses étudiants. Et c'est triste de le dire, le
défi présidentiel a hypnotisé de la même façon les libéraux et les radicaux.
Nous sommes tous vulnérables. Est-il possible ces jours ci de
voir des amis en évitant ce thème des élections présidentielles ? Ces personnes même qui devraient
être les plus averties, ayant critiqué l'emprise des médias sur la mentalité
nationale, se retrouvent paralysées par la presse, scotchées à la télé, pendant
que les candidats décochent oeillades et sourires en proposant une marée de
clichés avec une solennité qui tient du poème épique. Même dans nos soi-disant
périodiques de gauche, il faut reconnaître qu'une quantité exorbitante
d'attention est consacrée à l'examen minutieux des principaux candidats. À l'occasion on jette un os à
ronger aux candidats mineurs, même si tout le monde sait que notre merveilleux système
politique démocratique les laissera dehors. Non, je ne suis pas en train de
prendre une position d'ultra-gauche selon laquelle les élections seraient
totalement insignifiantes, et que nous devrions refuser de voter pour préserver
la pureté de notre moralité. Oui, il y a des candidats qui sont un peu mieux
que les autres, et dans certaines périodes de crise nationale (les années 30,
par exemple, ou aujourd'hui) même une légère différence entre les deux partis
peut être une question de vie ou de mort. Je suis en train de parler d'un
sens des proportions qui a disparu de la folie électorale. Soutiendrais-je un
candidat contre un autre ? Oui, pendant deux minutes : le temps qu'il
faut pour abaisser le levier dans une cabine électorale. Mais avant et après ces deux
minutes, notre temps, notre énergie, nous devrions les employer à instruire,
mobiliser, organiser nos concitoyens sur leur poste de travail, dan notre
quartier, dans les écoles. Notre objectif devrait être construire,
laborieusement, patiemment mais énergiquement, un mouvement qui, une fois que
nous aurions atteint une certaine masse critique, puisse secouer qui que ce
soit à la Maison-Blanche, et au Congrès, en imposant le changement de politique
nationale sur les questions de la guerre et de la justice sociale.
Souvenons-nous que même quand il y a un candidat « meilleur » (oui,
mieux Roosevelt que Hoover, mieux n'importe qui que Georges Bush), cette
différence ne signifiera rien à moins que le pouvoir du peuple ne s'affirme en
des modes que l'occupant de la Maison-Blanche aura du mal à ignorer. Les politiques sans précédents du
New Deal - prévoyance sociale, assurance chômage, créations d'emplois, salaire
minimum, subventions pour le logement - ne furent pas simplement le résultat du
progressisme de Roosevelt. L'Administration Roosevelt, dès son installation,
trouva face à elle une nation en ébullition. La dernière année de
l'Administration Hoover avait vu la rébellion du Bonus Army : des milliers
de vétérans de la première guerre mondiale avaient marché sur Washington avec
leurs familles pour demander de l'aide au Congrès, parce que leurs familles
crevaient de faim. Des manifestations de chômeurs eurent lieu à Detroit,
Chicago, Boston, New York, Seattle. En 1934, au début de la présidence
Roosevelt, il y eut des grèves dans tout le pays, y compris une grève générale
à Minneapolis, une grève générale à San Francisco, des centaines de milliers de
gens qui croisèrent les bras dans les industries textiles du Sud. Dans tout le
pays on assista à la naissance des conseils de chômeurs. Les gens, désespérés,
se mobilisèrent, de façon autonome, en imposant à la police de remettre à leur
place les meubles des locataires expulsés, et en créant des organisations
d'aide mutuelle avec des centaines de milliers de membres. Sans une urgence
nationale - destitution et rébellion économique - l'Administration Roosevelt
aurait peiné à décider ces réformes courageuses. Aujourd'hui, nous pouvons être
sûrs que le Parti Démocrate, à moins de se trouver devant une mobilisation
populaire, ne quittera pas le centre. Les deux principaux candidats à la
présidence ont été clairs : s'ils sont élus ils n'arrêteront pas la guerre
en Irak immédiatement, et ils n'institueront pas un système d'assistance
sanitaire gratuite pour tous. Ils n'offrent pas de changement radical par
rapport au statu quo. Ils ne proposent pas ce que le
désespoir actuel de la population exige désespérément : la garantie de la
part du gouvernement d'un poste de travail pour tous ceux qui en ont besoin, un
revenu minimum pour chaque famille, une aide pour tous ceux qui risquent
l'expulsion ou la saisie. Ils ne suggèrent pas les coupes
radicales dans les dépenses militaires ou les changements radicaux dans le
système fiscal qui libèrerait des milliards, et même des trillions, pour les
destiner aux programmes sociaux afin de transformer notre mode de vie. Rien de tout cela ne doit nous
étonner. Le Parti Démocrate n'a rompu avec son conservatisme historique, sa
complaisance envers les riches, sa prédilection pour la guerre que quand il a
rencontré en face de lui la rébellion d'en bas, comme dans les années 30 et 60.
Nous ne devons pas nous attendre à ce qu'une victoire dans les urnes en
novembre commence à libérer le pays de ses deux maladies fondamentales :
l'avidité du capitalisme et le militarisme. C'est pour cela que nous devons
nous libérer de la folie électorale qui emporte toute la société, y compris la
gauche. Oui, deux minutes. Avant, et
après, nous devons nous mobiliser personnellement contre tous les obstacles à
la vie, à la liberté, et à la recherche du bonheur. Par exemple, les saisies qui
arrachent des millions de personnes à leurs maisons devraient nous rappeler une
situation semblable qui eut lieu après la guerre révolutionnaire, quand les
petits agriculteurs (comme aujourd'hui nombre de nos SDF) ne pouvaient pas se
permettre de payer les impôts et furent menacés de perdre leur terre, leur
foyer. Ils se rassemblèrent par milliers autour des tribunaux et empêchèrent le
déroulement des ventes aux enchères. Aujourd'hui, l'expulsion des gens
qui n'arrivent pas à payer leur loyer devrait nous rappeler ce que firent les
gens dans les années 30, quand ils se mobilisèrent et remirent les affaires des
familles expulsées dans leurs appartements, en défiant les autorités. Historiquement le gouvernement,
qu'il fut dans les mains des républicains ou des démocrates, des libéraux ou
des conservateurs, a failli à ses propres responsabilités, jusqu'à ce qu'il n'y
soit obligé par la mobilisation directe : sit-in et freedom rides pour les
droits des noirs, grèves et boycotts pour les droits des travailleurs,
rébellions et désertions des soldats pour arrêter la guerre. Voter est un geste
facile et d'utilité marginale, mais c'est un pauvre ersatz de la démocratie,
qui requiert la mobilisation directe des citoyens engagés. Février 2008
Howard Zinn est professeur émérite
de sciences politiques à l'université de Boston. Dernier ouvrage paru en
français : L'Impossible Neutralité. Autobiographie d'un historien et
militant. Ce texte a été publié en anglais
par The Progressive Magazine et en italien par Il Manifesto. Version française : Marie-Ange
Patrizio pour Voltairenet. |
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