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L'affaire des T-shirts terroristes
Jean-Marie Dermagne, avocat, bâtonnier du Barreau de Dinant (Belgique)
Emblématique, cette affaire des « tee-shirts
terroristes » qui vient de connaître son épilogue devant la justice de
Copenhague après avoir défrayé la chronique durant plus de trois mois ! Un
marchand de saucisses de 56 ans, un enseignant, un fonctionnaire, un vendeur de
photocopies, un passionné d’informatique et deux étudiants ont été accusés
d'avoir voulu financer le terrorisme. Diable ! Membres de l'association « Fighters
+ Lovers », les sept Danois avaient eu l'idée de promouvoir, via Internet,
l'achat de tee-shirts garnis des logos du Front populaire de libération de la
Palestine (FPLP) ou des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Lorsque
chacun d'eux a vu, un beau matin, débarquer à son domicile les Rambos de la
lutte antiterroriste, ils avaient déjà vendu 600 tee-shirts à la déco
révolutionnaire. Mais les mouvements palestinien ou colombien n'avaient pas
encore pu recevoir quoi que ce soit. Et l'argent récolté de même que le stock
restant de tee-shirts furent saisis sur le champ, comme produits du crime ou
comme pièces à conviction. Traînés devant un tribunal, ils ont expliqué que,
sur le prix de vente de chaque pièce décorée, 5 euros étaient destinés à
financer l'achat de matériel logistique (comme des émetteurs pour des stations
de radio). Résultat des courses : le parquet
danois a requis leur condamnation pour « financement d'activités terroristes ».
Le procès fut palpitant : le tribunal entendit des experts et des témoins,
cités par l'accusation et par la défense, sur la question de savoir si le FPLP
et les FARC étaient des mouvements terroristes ou, au contraire, des
organisations de résistance légitime à l'occupation israélienne ou au régime
qualifié par beaucoup de dictatorial en place à Bogota. Les juges danois furent
ainsi obligés, vu la volonté du parquet de criminaliser la vente des tee-shirts
« diaboliques », de se pencher sur des questions de géopolitique on
ne peut plus brûlantes, comme la légalité de l'occupation des territoires
palestiniens par Israël ou le caractère démocratique du gouvernement
colombien ! Au même moment, se déroulait à
Anvers (Belgique) le nouveau procès des militants ou sympathisants belges (ou
résidents) du DHKP-C turc. Sans qu'on ne leur reproche une quelconque action
violente où que ce soit, une poignée de militants de gauche - dont les figures
de proue sont Ferhye Erdal et Bahar Kimyongür - ont été détenus préventivement
, puis condamnés chacun à plusieurs années de prison par le tribunal
correctionnel de Bruges, d'abord, puis par la Cour d'appel de Gand, pour
soutien à une organisation terroriste. La condamnation a été annulée par la
Cour de cassation, d'où un nouveau procès à Anvers avec un arrêt annoncé pour
le 20 décembre puis reporté au 19 janvier. Bahar Kimyongür risque gros car le
parquet fédéral en fait une espèce de tête pensante du DHKP-C . Son crime ?
Avoir traduit dans nos langues encore nationales des communiqués du parti turc
d'extrême gauche dont il se déclare sympathisant et que l'Etat turc veut
anéantir sans que ses membres ne puissent trouver asile nulle part. Traduction de textes appelant à la
résistance ou à la lutte armée, d'un côté. Vente de tee-shirts aux logos
révolutionnaires, de l'autre. Le parallélisme est aisé autant qu'inquiétant.
Depuis que Che Guevara est au Panthéon de tous les adolescents du monde, qui
n'a pas vendu, distribué ou acheté des vêtements ou des objets à l'effigie du bouillant
révolutionnaire argentin abattu par la C.I.A. américaine ? Imaginez qu'il
soit encore vivant Ernesto Guevara, qui n'avait pas une stratégie différente
des FARC, du FPLP ou du DHKP-C, serait nécessairement considéré comme
terroriste par les nouveaux Mc Carthy qui, aux U.S.A. et chez tous leurs
satellites, font la chasse aux sorcières vertes, noires et rouges...
Résultat : tous les boutonneux rêvant de prendre le maquis aux côtés du
Che pour combattre un monde injuste tomberaient dans les casseroles
sécuritaires que l'on fait bouillir un peu partout depuis un certain 11
septembre. En toute chose, il faut raison
garder. Hé bien c'est ce que les juges danois ont fait ! Le 13 décembre
dernier, ils ont acquitté les sept « combattants + amoureux ». Le « ouf »
de soulagement est planétaire et sort des poitrines de tous les partisans de la
liberté d'expression et de tous les militants du monde. Frappé au coin d'un
gros bon sens, le jugement danois ne dit rien de l'occupation des territoires
palestiniens par Israël, ni du degré de démocratie du régime colombien. Il se
contente de constater que les vendeurs de tee-shirts combattants et amoureux
n'ont pas eu « l'intention de déstabiliser la société ». Reste à
Bahar Kimyongür et à tous ceux qui veulent que chacun puisse exprimer des
idées, même si elles choquent, dérangent ou effraient, à espérer que les juges
anversois auront la même placidité lucide que leurs homologues danois ! Jean-Marie DERMAGNE Janvier 2008 |
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